RÉFLEXION DE CLÔTURE DES CÉLÉBRATIONS DU BICENTENAIRE, RJM
10 octobre 2017 : AGRA, INDE – Janice Farnham, RJM [Province des États-Unis]
Au terme de ces journées merveilleuses de célébration, après avoir tant entendu et vu, et avoir été bombardés par les images, les sons, les odeurs, les goûts et les SENSATIONS des dons complexes de l’Inde, permettez-moi de commencer par nous inviter tous à prendre quelques instants de silence avec cette question : « Qu’est-ce que je veux garder de ce moment passé ensemble et emporter avec moi ? » [Temps de silence]
Avant de commencer ma réflexion, je voudrais évoquer avec un cœur reconnaissant l’invitation que tant d’entre vous m’ont adressée au fil des ans – en particulier les tertiaires, avec qui j’ai eu le privilège d’enseigner et d’apprendre à Rome. « Venez en Inde », avez-vous dit. Comme j’avais envie de faire ce « voyage de rêve », qui, au bon moment de Dieu, s’est réalisé. Pour cela, je rends grâce au Seigneur, à nos premières mères missionnaires d’Agra, à Sœur Monica et à notre Conseil général pour avoir rendu tout cela possible. Je porte dans mon cœur une expérience de l’Inde et de cette conférence comme lien vital entre le passé et l’avenir de notre Congrégation. J’ai vu et entendu que le charisme de Claudine est VIVANT et bien présent ici, en chacun de vous, et dans tout ce qui a été partagé cette semaine.
Je voudrais aussi rappeler le caractère historique de cette conférence. Pour la première fois dans la longue vie des Religieuses de Jésus et Marie, nous avons eu une rencontre internationale en dehors de l’Europe. J’espère que, comme Agra en 1842 a apporté un nouveau départ à la Congrégation en difficulté dans ses premières années, cette rencontre d’Agra en 2017 marquera un tournant pour ce qui nous attend dans le futur. Cette semaine a révélé notre désir que la grâce qui a enflammé nos débuts continue à jaillir en nous tous et nous donne le courage d’avancer hardiment vers cet avenir comme l’ont fait Claudine et nos aïeules.
« Ce que nous avons vu et entendu, goûté et touché, nous voulons le partager avec vous, pour que votre joie soit parfaite » [1Jn 1]. Nous avons été nombreux à partager des paroles, des images, des sentiments, à redécouvrir l’histoire missionnaire de nos régions et de nos provinces, à nous souvenir avec émerveillement de notre histoire bénie. Dans ces « dernières paroles » qui m’ont été demandées, Monica m’a suggéré de « recueillir les fragments » de notre expérience et de nous inviter à marcher dans l’espérance vers l’avenir. Comme cadre de réflexion, je vous propose les magnifiques paroles du pape François dans sa lettre aux personnes consacrées [2015] : « Regardez le passé avec gratitude, vivez le présent avec passion, embrassez l’avenir avec espoir. »
Regarder le passé avec gratitude
La semaine a commencé avec la conférence de Sœur Junkal, qui a lié notre expression de la « mission » dans le passé à ce que nous avons compris à la lumière du Concile Vatican II. Sa présentation nous a donné une expression théologique contemporaine de la « mission » comme élément essentiel de la vie chrétienne, de la vie religieuse apostolique. Elle nous a rappelé que notre appel à devenir disciples est avant tout la mission de Dieu, initiée par Dieu et accomplie dans le déroulement de l’histoire du salut. Elle nous a fait remarquer que notre compréhension passée de la « mission » a évolué d’un mouvement physique vers des terres et des cultures étrangères au nom de l’Église du Christ, « ad gentes », à un sentiment selon lequel chaque chrétien est ENVOYÉ au nom de Jésus, le Bien-aimé envoyé par le Père pour révéler la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu à tous et pour tous. Dans un sens réel, la « mission » fait référence à QUI NOUS SOMMES plutôt qu’à CE QUE NOUS FAISONS. Dans le passé, « aller en mission » signifiait quitter son foyer, sa famille et tout ce qui était familier dans des pays et des cultures étrangères, où la tâche consistait à convertir ou à christianiser ceux qui se trouvaient en marge du salut : païens, non-chrétiens, incroyants. Aujourd’hui, nous comprenons le fait d’être envoyé dans un sens beaucoup plus large et nous réalisons que les « périphéries » peuvent se trouver au sein de nos propres cultures, près de chez nous, voire au sein de nos propres communautés. La présentation de Junkal nous a invités à reconsidérer ce que signifie être envoyé, être envoyé, et à nous demander quels nouveaux appels, quels changements profonds peuvent nous mettre au défi de quitter la sécurité de nos zones de confort et de voyager vers de nouvelles marges pour notre propre temps, d’autres « terres étrangères ».
Nous avons regardé avec gratitude notre passé missionnaire en nous concentrant sur nos fondations et nos débuts variés sur les cinq continents et en écoutant à nouveau les histoires de femmes héroïques confrontées aux défis de l’inconnu, de leurs voyages dans des terres, des peuples et des cultures inconnus. Les pèlerinages missionnaires de nos sœurs fondatrices étaient divers, mais ils révélaient la même foi, le même zèle, la même créativité, la même ténacité, la même persévérance et la même patience face à de grands risques. Surtout, ces femmes n’ont jamais hésité dans leur conviction que Dieu était avec elles alors qu’elles faisaient face, comme l’apôtre Paul, à des tribulations de toutes sortes. Peu importe où elles étaient envoyées, les dangers et les obstacles qu’elles rencontraient étaient à peu près les mêmes : maladie, nouvelles langues et différences culturelles, isolement, suspicion ou rejet. Parfois, à leur arrivée, les résidences qui leur avaient été promises n’étaient pas prêtes, ou pas vraiment là ! La mort était une sombre réalité qui frappait régulièrement, parfois de manière violente. Mais comme l’a dit une sœur : « Elles n’ont jamais abandonné et n’ont jamais cédé. » Ils ont prié, ils sont restés et ils ont tout donné pour porter le rêve de Claudine aux « plus petits, aux plus abandonnés, aux plus misérables » du peuple de Dieu. Et nous voici, le fruit vivant de leur réponse fidèle !
Voici quelques éléments communs qui se sont révélés à moi pendant que nous regardions et écoutions la mission RJM au fur et à mesure qu’elle se déroulait :
- L’appel des PAUVRES sous toutes ses formes comme objectif principal de nos aïeules ;
- La nécessité d’une ÉDUCATION dans la foi et/ou dans les compétences académiques, en particulier pour les filles à risque ;
- Persévérance et ENDURANCE PATIENTE à travers toutes les épreuves et tous les problèmes : les exemples de l'Inde [long voyage, maladies et décès de tant de jeunes sœurs] ; du Canada [tous leurs bagages perdus en mer, menaces pour leur propre vie] ; de l'Irlande [rejet par les évêques, maison pas prête à leur arrivée] ;
- Besoin de l’AIDE DES AUTRES : clergé, autres congrégations religieuses, laïcs, femmes autochtones ; leur interdépendance avec les autres pour accomplir le travail ;
- Une CROISSANCE réussie, bien que lente, après des périodes d’épreuves et de revers.
En vérité, l’histoire de chaque province, de chaque fondation montre que ce qui a été commencé dans la pauvreté, la faiblesse, la privation et l’exil a révélé une force de détermination et une confiance remarquables dans le bon Dieu. Ces femmes ont appris la vérité de l’affirmation missionnaire de Paul : « Je puis tout en celui qui me fortifie » [Phil. 4, 13]. Comme Marie, elles croyaient que rien n’était impossible à Dieu !
Vivre le présent avec passion
Nous avons pu constater, en particulier dans nos échanges en groupe, combien ces histoires ont suscité en nous de passion et d’engagement, alors que nous nous interrogeions sur nos façons actuelles de vivre la mission qui nous a été confiée. Nous avons éprouvé de l’admiration et de l’émerveillement devant ce que Dieu a pu faire dans et à travers ces pionniers de nos provinces. Nous nous sommes aussi posé des questions qui ont surgi en considérant les situations dans lesquelles se trouve notre Congrégation ici et maintenant. Je ne soulignerai que trois préoccupations majeures qui sont apparues dans les rapports que nous avons entendus des groupes :
- Vocations et promotion des vocations :
Dans le contexte actuel – des sœurs vieillissantes et un nombre de candidates en diminution – comment pouvons-nous maintenir vivant le charisme de Claudine ? Comment pouvons-nous l’aider à grandir de manière nouvelle et inédite ? - Besoin d’un discernement permanent et d’une liberté apostolique :
Cela exige la grâce de regarder attentivement où nous en sommes, nos habitudes établies, prospères et confortables, afin de pouvoir « lâcher prise » et nous déplacer vers de nouveaux domaines de besoin, vers ces marges et périphéries où le Seigneur peut nous appeler. Qu’est-ce qui en nous, dans nos structures, doit changer pour que cela se produise ? Dans nos différentes situations, quels choix s’offrent à nous ? De quoi avons-nous besoin pour nous aider à grandir en liberté et en flexibilité ? - Besoin que d’autres partagent la mission avec nous :
Tout comme nous avons appris de nos histoires missionnaires l’interdépendance qui était essentielle aux origines de chaque province, nous devons maintenant faire preuve de créativité pour inciter les autres à être nos Partenaires en mission Pour une communauté mondiale : les professeurs et les responsables laïcs, les autochtones, la Famille de Jésus et Marie, les volontaires internationaux et tant d’autres. Comment pouvons-nous étendre et multiplier notre service apostolique, ces dons qui nous ont été transmis en héritage ? Nous ne pouvons pas nous permettre aujourd’hui d’être des ouvriers indépendants dans la vigne. Jésus a partagé sa mission avec ses amis et ses apôtres ; nous devons donc « aller et faire de même ». Il est utile de rappeler que Claudine n’a jamais fait aucune de ses œuvres caritatives seule. Un ancien récit raconte que « lorsqu’elle était sortie avec quelques-unes de ses amies » et qu’elle rencontra ceux dont la misère suscitait sa compassion, ensemble Elles discernèrent comment elles pouvaient soulager le plus grand des malheurs : vivre et mourir sans connaître un Dieu bon. Les graines de la Pieuse Association furent semées dans la camaraderie qui devint une communauté d’amis. Le préambule familier de leur Règle stipule : « Quand on part seul pour un long et pénible voyage, on ne trouve que des moyens ordinaires et banals d’encouragement. Mais quand on part à plusieurs ensemble, on se sent rempli de confiance, de courage nouveau et de soutien mutuel. » En 1821, une fois la congrégation en marche à Fourvière, le Père Coindre suggéra que de nouveaux liens d’union se forment entre l’association et les sœurs de l’Angélique. Les associées contribueraient à soutenir la providence en parrainant des enfants ou en apportant leur aide de toute autre manière, et elles partageraient les prières et le bon travail de la communauté. Les réunions se tenaient désormais à Fourvière, permettant aux deux groupes d’assurer leur mission commune auprès des enfants qu’ils servaient : une communauté d’amis en Jésus et Marie. Comme nous le rappelle la fondation de nos sœurs en Espagne : Meilleurs amis ! Meilleurs ensemble ! Comment sommes-nous appelés aujourd’hui à élargir nos cercles de mission et à approfondir nos liens d’union avec les autres ?
Embrasser l’avenir avec espoir
Nous nous sommes réunis pour célébrer 200 ans de vie et de service apostolique en tant que Religieuses de Jésus et de Marie. Bien que cela soit en effet un motif de joie reconnaissante, cela nous rappelle aussi que la congrégation n’est plus jeune, vibrante de nouveauté. Les sociologues ont découvert que la durée de vie ordinaire d’une congrégation religieuse comme la nôtre est d’environ 200 ans. À moins qu’un individu ou un groupe ne soit inspiré à retrouver le feu originel de la fondation et le rêve de ses fondateurs, l’institut meurt lentement. Cette année marque donc un tournant pour notre congrégation, nos provinces, chacune de nos communautés et nos sœurs. J’ai dit plus tôt que la conférence d’Agra est un moment historique, mais c’est aussi un moment critique. Ce moment de notre histoire commune nous appelle à retrouver le courage et la foi de Claudine alors qu’elle faisait face à un avenir inconnu. J’ai demandé à l’une d’entre vous hier quel était, selon vous, l’avenir de la congrégation et votre réponse a été : « Je ne sais vraiment pas. » Mes sœurs, nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, pas plus que Claudine et ses compagnes, ou que les missionnaires qui se sont aventurés sur nos terres il y a des années. Leur défi était de faire confiance au bon Dieu qui les guidait, d’embrasser l’avenir avec une espérance prophétique comme l’ont fait Abraham et Sarah, Marie et Élisabeth, Siméon et Anne, les pauvres de Dieu, qui « espéraient contre toute espérance » et croyaient que les promesses de Dieu s’accompliraient. L’espérance prophétique, selon les mots de Sœur Constance Fitzgerald, OCD, exige « de se lancer dans un pèlerinage vers l’avènement de l’impossible ». C’est une espérance enracinée dans l’obscurité. Elle nous appelle à abandonner nos faux espoirs et à « nous abandonner sans condition à l’avenir de Dieu. C’est une espérance qui existe sans la signature de notre vie et de nos œuvres ». Elle creuse dans nos cœurs une place pour l’avenir de Dieu, l’avènement de l’impossible. « Rien n’est impossible à Dieu ». C’était l’espérance de Claudine, de nos aïeules, et elle peut être la nôtre aussi.
Le passage bien connu attribué au bienheureux Oscar Romero nous rappelle que notre part dans la mission de Dieu consiste à planter des graines, sachant qu’elles sont porteuses de promesses pour l’avenir. « Nous ne verrons peut-être jamais le résultat final, mais c’est là la différence entre le maître d’œuvre et l’ouvrier. Nous sommes des ouvriers, pas des maîtres d’œuvre ; des ministres, pas des messies. Nous sommes des prophètes d’un avenir qui n’est pas le nôtre. » Et c’est une chose merveilleuse !
On m’a demandé de prononcer les « derniers mots », mais nous devons nous rappeler que chacune de nous, et toutes nos sœurs à la maison, sommes les véritables « derniers mots » de Claudine. Elle ne nous a pas laissé beaucoup de ses mots ou de ses écrits. Ce que Claudine nous a laissé, c’est NOUS, vous et moi, et tous ceux qui nous ont précédés et qui nous suivront. Quel que soit notre avenir, je nous invite à imaginer son message pour nous alors que nous approchons de la fin de cette conférence. Peut-être l’entendrons-nous dire quelque chose comme cela alors que nous la rejoignons dans ce voyage du bicentenaire vers une nouvelle reconnaissance de notre appel à une espérance prophétique comme la sienne :
- Apprenez de moi comme j’ai appris de la vie, du Seigneur, de la Croix, de mes frères et des pauvres. Voulez-vous connaître mon cœur, voir avec mes yeux, partager mon expérience de Dieu et les misères de mon temps ? Voulez-vous vivre et servir en ce XXIe siècle avec ma vision et mon style apostolique ? Apprenez comme je l’ai fait.
- Apprenez à prier à partir de votre faiblesse, et la puissance de Dieu brillera à travers cette faiblesse.
- Laissez tomber le mensonge et les faux espoirs. Choisissez la compagnie et l’amitié de Jésus et de Marie dans les plus petits, les plus démunis, les plus abandonnés.
- Pardonnez-vous les uns aux autres, comme le Christ vous a pardonné. Prenez sur vous son joug et son fardeau, le joug léger et le doux fardeau de vivre et de mourir pour les autres.
- Soyez amies, soyez sœurs, soyez mères… marchez ensemble dans l’union et la joie.
- N’ayez pas peur d’aimer profondément ce monde et de chérir toute la création ; et quand le moment viendra, de le laisser partir.
- Trouve ta première et dernière loi dans les Cœurs de Jésus et de Marie, dans la bonne nouvelle de l’Évangile, dans la bonté maternelle de Dieu, dans l’Esprit qui a guidé nos commencements et fait jaillir en lui une vie toujours renouvelée [Const. 12].
Vous n'êtes pas sûr de votre avenir. Moi non plus. Avancez vers votre avenir et le mien avec espoir et confiance, car c'EST l'avenir de Dieu, et ayez confiance que Dieu est fidèle, que Dieu est bon, que Dieu pourvoira à vos besoins.
Janice Farnham, RJM
Conférence d'Agra, CJM Agra
10 octobre 2017
